CHSS n° 4 ⁄ décembre 2019

« Always on » : comment les jeunes vivent-ils la connexion permanente ?

Pour les jeunes d’aujourd’hui, se passer des médias numériques serait impensable, tant ­ceux-ci font partie de leur quotidien. L’étude « Always on » montre comment les jeunes perçoivent et gèrent cette connexion permanente. Dans ce contexte, risques et opportunités sont étroitement liés.

Depuis l’essor des smartphones, les médias numériques sont accessibles en continu sur support mobile. Ils sont ainsi devenus omniprésents dans notre quotidien professionnel et privé. Always on signifie être connecté partout et en permanence. Les jeunes, en particulier, passent beaucoup de temps en ligne (Suter et al. 2018). Les médias numériques, et surtout le smartphone, sont devenus un élément indispensable de leur quotidien (Heeg et al. 2018).

Dans le cadre de l’étude représentative « Always on », nous avons interrogé 1001 jeunes de 16 à 25 ans ainsi que 390 adultes âgés de 40 à 55 ans dans le cadre d’un sondage en ligne. Nous leur avons demandé comment ils vivaient, percevaient et géraient la connexion permanente. La comparaison avec l’échantillon d’adultes permettait de vérifier si ce vécu était spécifique aux jeunes. L’étude a été réalisée sur mandat de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (Steiner/Heeg 2019).

Activités et intérêts en ligne des jeunes Pendant leur temps libre, les jeunes sont en ligne en moyenne quatre heures par jour et consultent leur téléphone une trentaine de fois. Ils passent nettement plus de temps sur Internet que les adultes et consultent en moyenne deux fois plus leur téléphone.

Les jeunes utilisent un grand nombre de plateformes en ligne, en particulier les systèmes de messagerie instantanée, les réseaux sociaux, les services de messagerie électronique et les portails vidéo : plus de 90 % des jeunes s’en servent quotidiennement ou plusieurs fois par semaine. Trois jeunes sur quatre vont quotidiennement ou plusieurs fois par semaine sur des sites d’information et des services de streaming. Les jeunes utilisent nettement plus que les adultes les services de messagerie instantanée, les plateformes vidéo et les services de streaming pour regarder des films. En revanche, les adultes utilisent nettement plus souvent que les jeunes les services de messagerie électronique et les sites d’information.

À la question de l’importance accordée aux différentes activités en ligne, on constate des différences marquées entre les jeunes et les adultes. Dans l’ensemble, les jeunes utilisent davantage Internet pour être en contact avec leurs pairs que les adultes, mais aussi pour se divertir, pour rechercher des informations pour l’école ou les loisirs ou encore pour réaliser des créations. Les adultes accordent en revanche plus d’importance à la recherche d’informations concernant des thèmes de société.

Les jeunes présentent une large palette d’intérêts et de modes d’utilisation. Neuf profils d’utilisation ont été identifiés à partir des réponses au sondage. On retrouve dans la plupart des profils une combinaison de plusieurs intérêts, par exemple « divertissement et informations » ou « création, informations et divertissement » ; autrement dit, on observe un lien particulièrement étroit entre communication, divertissement et information (voir Heeg et al. 2018).

Plus de la moitié des jeunes se classent dans l’un des trois profils d’utilisation suivants :

  • le profil « divertissement » (23 %), qui s’intéresse principalement aux activités de divertissement ;
  • le profil « divertissement et informations » (22 %), qui ­accorde autant d’importance au divertissement qu’à la ­recherche d’informations sur des thèmes politiques et de société ;
  • le profil « informations » (11 %), dont les activités sont ­essentiellement axées sur la recherche d’informations ­politiques et culturelles.

Quelques observations générales peuvent être tirées de ­l’examen de la composition démographique des profils ­d’utilisation :

  • les réseaux sociaux intéressent davantage les jeunes femmes ;
  • les jeunes hommes sont plus portés sur les activités de ­création ;
  • les personnes attirées par les activités de divertissement sont généralement plus jeunes que celles qui s’intéressent particulièrement à la recherche d’informations ;
  • les jeunes qui accordent une grande importance à l’information fréquentent souvent des écoles ayant des exigences élevées.

Le profil d’utilisation « intérêts multiples »

Le profil « intérêts multiples » regroupe des jeunes qui accordent une grande importance à tous types d’activités en ligne. Ces personnes passent généralement beaucoup de temps sur Internet et utilisent fréquemment un grand nombre de plateformes. Elles sont ainsi plus enclines à développer une réflexion critique sur la connexion permanente et à se fixer des règles en la matière. Ce sont elles qui ressentent le plus de symptômes de privation lorsqu’elles ne sont pas connectées. Les jeunes qui présentent le profil « intérêts multiples » ont une large utilisation des médias numériques et en apprécient le vaste potentiel, mais ils se sentent également stressés par ces médias, notamment par les applications qui récompensent une présence constante. Ils s’interrogent donc davantage sur ces contradictions et sur l’usage qu’ils font des outils numériques. Ce profil dément ainsi le préjugé selon lequel les jeunes qui utilisent intensément les médias numériques seraient « gros, bêtes et malheureux » (Spitzer 2006). En réalité, une utilisation intensive des possibilités multiples qu’offre l’espace numérique est avant tout synonyme d’opportunités pour les jeunes, mais elle présente également des risques qu’il convient de ne pas sous-estimer.

Perception de la connexion permanente Ce qui frappe en premier lieu, et qui peut sembler plutôt ­surprenant au regard des dangers et des défis que l’on prête au numérique, c’est que la quasi-totalité des jeunes perçoivent la possibilité de se connecter à Internet comme quelque chose de positif :

  • 90 % des jeunes apprécient le fait de pouvoir être constamment en contact avec d’autres ;
  • plus de 80 % des jeunes considèrent que la multitude ­d’informations disponibles enrichit leur vie ;
  • environ 60 % sont d’avis que les activités en ligne les rendent heureux et enrichissent leur vie.

Cependant, un grand nombre de jeunes prêtent également des aspects négatifs à la connexion permanente :

  • environ la moitié d’entre eux sont ambivalents à l’égard de la connexion permanente (perception aussi bien positive que négative) ;
  • environ un tiers craignent de manquer quelque chose d’important et se sentent mis sous pression par les applications qui récompensent une utilisation régulière ;
  • environ 25 % des jeunes ressentent de la nervosité lorsqu’ils ne sont pas connectés à Internet pendant un certain temps ;
  • les jeunes femmes éprouvent plus fortement les aspects négatifs de la connexion permanente que les jeunes hommes.

Le caractère contraignant de la communication en ligne ressort très nettement :

  • 85 % des jeunes pensent qu’une réaction rapide est attendue dans le monde numérique.

L’étude met également en évidence que :

  • les jeunes perçoivent plus intensément les aspects positifs et les aspects négatifs de la connexion permanente que les adultes ;
  • les jeunes hautement ambivalents (entièrement d’accord avec les affirmations positives comme avec les affirmations négatives) passent nettement plus de temps en ligne (en moyenne 7,3 heures par jour) et se déclarent très intéressés par un large éventail d’activités en ligne.

Symptômes de privation

L’une des questions de l’étude portait sur les symptômes de privation (« je ­ressens de la nervosité quand je ne suis pas connecté à Internet pendant un certain temps »). Résultat : 4,6 % des jeunes sont entièrement d’accord avec cette affirmation, 23,4 % plutôt d’accord. Les jeunes qui ressentent des symptômes de privation marqués passent beaucoup plus de temps en ligne (5,9 heures) que la moyenne. Ils perçoivent également plus fortement que la moyenne les aspects à la fois positifs et négatifs de la connexion permanente. Chez les jeunes, les symptômes de privation se manifestent vis-à-vis des réseaux sociaux, des messageries instantanées et des achats en ligne. Les réseaux sociaux risquent davantage de susciter des symptômes de privation que d’autres médias numériques, car ils poussent à la réactivité permanente, ce qui crée une forme de pression sociale incitant à la comparaison, à la mise en scène de soi-même et à la peur de manquer quelque chose d’important.

Les aspects positifs et négatifs de la connexion permanente sont souvent étroitement liés : l’intensité de la perception aussi bien positive que négative de la connexion permanente est proportionnelle à l’intensité d’utilisation des médias numériques et à l’importance qui leur est accordée. Cette observation vaut autant pour les jeunes que pour les adultes.

Effets de la connexion permanente et stratégies de régulation La majorité des jeunes se posent des questions sur les effets induits par la connexion permanente sur eux-mêmes et sur la société :

  • 70 % d’entre eux réfléchissent aux conséquences d’Internet pour la société ;
  • la moitié s’interrogent sur leur propre utilisation d’In­ternet ;
  • les jeunes se posent plus de questions sur leur utilisation d’Internet que les adultes ;
  • les jeunes femmes et les jeunes qui fréquentent une école avec des exigences élevées réfléchissent davantage aux conséquences de la connexion permanente sur leur personne et sur la société ;
  • les jeunes qui réfléchissent beaucoup à ces questions présentent un niveau de formation plus élevé, s’intéressent davantage aux informations politiques et culturelles et perçoivent la connexion permanente de manière nettement plus négative que les jeunes qui y réfléchissent moins ; ils voient également les aspects positifs de la connexion permanente, mais ils sont davantage conscients du stress engendré.

Il n’existe en revanche aucun lien entre le degré de réflexion et l’intensité de l’utilisation :

  • en moyenne, les jeunes qui réfléchissent beaucoup à ces questions passent autant de temps en ligne que les autres, et consultent leur smartphone aussi souvent que les autres.

La quasi-totalité des jeunes ont recours à des stratégies de régulation de leur temps passé sur Internet. Les stratégies de régulation qui concernent le téléphone mobile sont les plus répandues :

  • trois jeunes sur quatre mettent leur téléphone de côté lorsqu’ils ont besoin de se concentrer ;
  • un peu moins de la moitié se fixent eux-mêmes des règles concernant le moment et la durée d’utilisation d’Internet ;
  • les adolescents se fixent plus souvent leurs propres règles que les jeunes adultes, ce qui pourrait s’expliquer par une utilisation plus intensive des réseaux sociaux et par les défis posés par cette pratique ;
  • trois quarts des jeunes qui se fixent des règles les respectent ;
  • les jeunes se fixent plus souvent que les adultes des limites concernant leur temps d’utilisation et ont déjà plus souvent supprimé une application parce qu’ils y passaient trop de temps ;
  • les adultes se déconnectent plus souvent consciemment à certaines heures que les jeunes, ils désactivent plus fréquemment les fonctions de notification et évitent plus souvent d’utiliser leur téléphone mobile lorsqu’ils souhaitent se concentrer.

L’un des objectifs de l’étude était par ailleurs d’examiner les liens qui pouvaient exister entre le positionnement vis-à-vis de sa propre consommation numérique, la réflexion relative au comportement d’utilisation et les stratégies d’autorégulation. Les résultats sont les suivants :

  • les jeunes qui entretiennent un rapport ambivalent avec Internet se posent davantage de questions et se fixent davantage de règles, mais ils les respectent moins que les jeunes qui perçoivent la connexion permanente comme essentiellement positive ; plus le niveau d’ambivalence est élevé, plus le questionnement sur le sujet est marqué.

La relation entre symptômes de privation et réflexion a également été examinée :

  • les jeunes qui ressentent le plus de symptômes de privation s’interrogent particulièrement souvent sur leur propre utilisation des médias numériques ; c’est également le cas des jeunes présentant des intérêts multiples ;
  • de manière générale, il ressort que les jeunes les plus exposés (sentiments ambivalents, symptômes de privation, intérêts variés et utilisation intensive) se posent davantage de questions sur leur utilisation des médias numériques que les autres ;
  • les jeunes qui réfléchissent beaucoup à ces questions ne réduisent pas leur temps d’utilisation, mais se fixent des règles ; d’ailleurs, plus ils s’interrogent, plus ils se fixent de règles ;
  • des relations telles que « durée d’utilisation longue = ­absence de réflexion » et « durée d’utilisation courte = ­réflexion » n’existent donc pas.

En conclusion, la durée d’utilisation ne constitue pas un indicateur du degré de réflexion et de responsabilisation vis-à-vis du rapport personnel au numérique.

Considérations finales Les jeunes passent beaucoup de temps en ligne. La durée d’utilisation moyenne de quatre heures par jour durant le temps libre estimée par les jeunes eux-mêmes s’explique au moins en partie par le mode de fonctionnement des technologies et des systèmes utilisés dans les domaines du divertissement et de la communication : attention accaparée par le lancement automatique de vidéos, utilisation régulière récompensée et absences pénalisées (jeux en ligne), etc. L’influence de la communication sur le temps de connexion ne doit pas non plus être sous-estimée. Les interactions en ligne entre jeunes sont très denses et très rythmées (voir Suter et al. 2018). Elles sont par ailleurs associées à des attentes contraignantes en matière de disponibilité et de réciprocité, ainsi qu’à une obligation de participation (Eisentraut 2016, Knop et al. 2016). Lorsque le nombre de contacts et d’abonnés est élevé (Willemse et al. 2014), le volume de notifications à traiter est d’autant plus important. Les relations sociales des jeunes sont donc étroitement associées à une forte présence en ligne.

Les jeunes et les adultes se différencient sur pratiquement toutes les questions posées dans le cadre de l’étude. Dans l’ensemble, les jeunes sont plus impliqués dans l’univers numérique et davantage concernés par les effets positifs comme négatifs d’Internet. On observe des différences dans la durée et la fréquence d’utilisation du smartphone, dans l’intensité d’utilisation des plateformes, dans l’importance accordée aux activités en ligne ainsi que dans la manière de percevoir ces activités. Les jeunes accordent plus d’importance que les adultes à la communication en ligne, au divertissement, aux informations sur les loisirs et pour l’école ainsi qu’aux possibilités de création. De leur côté, les adultes font généralement un usage plus ciblé des médias numériques.

On peut déduire de ces observations que l’approche diversifiée et hétérogène qu’ont les jeunes du monde numérique leur confère une plus grande expérience que leurs aînés des aspects positifs et négatifs de cet univers. Les jeunes ont ainsi une connaissance plus approfondie des règles de la communication en ligne et des possibilités d’utilisation de diverses plateformes. À ce titre, il serait souhaitable que les adolescents et les jeunes adultes soient considérés comme des experts d’un quotidien numérisé et qu’ils soient davantage associés aux discussions et aux décisions de société.

  • Bibliographie
  • Heeg, Rahel ; Steiner, Olivier (2019) : « Always on » : comment les jeunes vivent-ils la connexion permanente ? ; [Berne : Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse] : www.ekkj.admin.ch/fr > Publications > Rapports de la CFEJ > brochure en téléchargement.
  • Steiner, Olivier ; Heeg, Rahel (2019) : Étude « Always on » : Comment les jeunes vivent-ils la connexion permanente ? (qu’en allemand); [Muttenz/Olten : Haute école de travail social de la FHNW] : www.alwayson-studie.ch.
  • Heeg, Rahel ; Genner, Sarah ; Steiner, Olivier ; Schmid, Magdalene ; Suter, Lilian ; Süss, Daniel (2018) : Generation Smartphone. Ein partizi­patives Forschungsprojekt mit Jugendlichen (qu’en allemand) ; [Bâle : Hochschule für Soziale Arbeit FHNW et Zurich : Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften ZHAW, Departement Angewandte Psychologie] : www.generationsmartphone.ch.
  • Suter, Lilian ; Waller, Georg ; Bernath, Jael ; Cülling, Céline ; Willemse, Isabel ; Süss, Daniel (2018) : JAMES. Jeunes, activités, médias. Enquête Suisse. Rapport sur les résultats de l’étude JAMES 2018 ; [Zurich : Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften, Departement Angewandte ­Psychologie] : www.zhaw.ch > Angewandte Psychologie > Forschung > Medien­psychologie > Mediennutzung > JAMES > JAMES-Studie > JAMES-Studie 2018.
  • Eisentraut, Steffen (2016) : Mobile Interaktionsordnungen im Jugendalter. Zur Soziologie des Handygebrauchs, Weinheim : Beltz Juventa.
  • Knop, Karin ; Hefner, Dorothée ; Schmitt, Stefanie ; Vorderer, Peter (2016) : Mediatisierung mobil. Handy- und mobile Internetnutzung von Kindern und Jugendlichen, Leipzig : Vistas.
  • Willemse, Isabel ; Waller, Gregor ; Genner, Sarah ; Suter, Lilian ; Oppliger, Sabien ; Huber, Anna-Lena ; Süss, Daniel (2014) : JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse : Zürcher Hochschule für Angewandte Wissenschaften (ZHAW), Departement Angewandte Psychologie (éd.) Étude James 2014  ; [Zurich : ZHAW] : www.zhaw.ch > Angewandte ­Psychologie > Forschung > Medienpsychologie > Mediennutzung > JAMES > JAMES-Studie > JAMES-Studie 2014.
  • Spitzer, Manfred (2006) : Vorsicht Bildschirm ! Elektronische Medien, Gehirnentwicklung, Gesundheit und Gesellschaft, Stuttgart : Ernst Klett Verlag.